Pour une véritable autonomie de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Catégorie : Sur le vif
Jérôme Bourdieu, économiste, INRA
Didier Chatenay, physicien, CNRS
Plus d’autonomie pour les universités avec la réforme Pécresse ? Tout au contraire, il s’agit de remettre sous le joug de la logique marchande le monde de l’enseignement et de la recherche qui, au fil des siècles avait progressivement réussi à se constituer en espace autonome. Usant du procédé désormais banal qui consiste à prendre les mots les plus progressistes pour servir les politiques les plus réactionnaires, le gouvernement lorsqu’il parle d’autonomie pense en réalité abandon du service public et transformation des établissements d’enseignement et de recherche en des centres de gestion locaux qui seront chargés de valoriser leur patrimoine immobilier et de lever des fonds privés, d’offrir des formations et des recherches appliquées bien ajustées aux attentes des entreprises et de motiver par des primes un personnel de plus en plus largement composé de vacataires et de contractuels.
Une véritable autonomie est nécessaire
A l’opposé de cette réforme, une politique favorable à la création culturelle, à l’innovation scientifique, à production et la diffusion de savoir et de connaissance, implique de tout autres choix : la véritable autonomie ne consiste pas à transformer les universités en centre de profit mais à construire un espace collectif stable où prévalent un mode d’organisation et un système de règles de fonctionnement interne définis collectivement et acceptés par les acteurs qui en font partie. Le seul objectif d’une autonomie ainsi définie est de garantir la production et la diffusion d’un savoir validé collectivement et gouverné par des arguments purement rationnels, c’est-à-dire affranchi des pressions d’ordre religieux, politique ou économique.
Il suffit d’évoquer Giordano Bruno, brûlé vif sur les ordres de l’Inquisition en 1600, les sombres heures du lyssenkisme dans l’ex-URSS aux alentours des années 1950, ou encore l’échec des corporate universities des grandes firmes américaines, pour réaliser qu’à chaque fois que l’autonomie du champ scientifique est menacée, chaque fois que l’on veut soumettre à des fins hétéronomes, politiques, économiques ou idéologiques, les fonctions sociales propres à la science, fonctions de production, de certification et de transmission du savoir, c’est la possibilité même d’une création proprement scientifique qui est remise en cause. .
Comment garantir une véritable autonomie ?
Le monde de l’enseignement et de la recherche ne peut remplir pleinement sa fonction sociale qu’à la condition de n’être soumis à aucune autre sphère de la société et cette force est aussi sa faiblesse : tant que la société, par l’intermédiaire de l’Etat, ne lui donne pas les moyens d’une existence propre et autonome, il est menacé de disparaître, d’être pris dans des intérêts partisans, des jeux de pouvoir dont l’issue dépend des ressources économiques ou militaires des différents protagonistes. Seule l’autonomie garantie par la puissance publique peut permettre de mettre à la libre disposition de la société la production de ce champ tout entière.
Pour cela, la forme que prend le soutien de l’Etat à l’égard de l’université et de la recherche doit être aussi globale et inconditionnelle que possible : il ne s’agit pas, en effet, d’échapper à la logique de la commande privée pour subir celle de la commande publique, c’est-à-dire de produire un enseignement et une recherche programmés en fonction du calendrier et des préoccupations des politiques et des pouvoirs publics. La seule voie crédible pour une réelle autonomie de la recherche est un engagement financier pluriannuel et inconditionnel de l’Etat, expression d’un choix social, auprès d’institutions d’enseignement et de recherche, fortes de personnels statutaires et de structures interne pérennes et entièrement définies dans le but de la création de savoir et de connaissance. Cette vision est totalement incompatible avec la logique libérale aujourd’hui dominante qui veut que soit confié au marché le soin de régler les choix sociaux, choix scientifiques et éducatifs compris.
L’autonomie, un concept moderne et essentiel pour d’autres champs
Ce plaidoyer pour l’autonomie n’est en effet pas un plaidoyer pro domo que l’université et la recherche se réserveraient à elles-mêmes. Au contraire, la construction d’espaces sociaux autonomes, fondée sur la volonté collective, dépasse le cas de l’université et de la recherche et constitue un moteur essentiel au développement d’une société démocratique. Le cas de la justice est le plus évident et son indépendance ne peut être constituée que par l’action permanente et indéfectible de la puissance publique qui donne aux juges les moyens d’exercer leur magistère indépendamment de toutes les pressions financières, politiques, religieuses ou autres. Mais il en va de même dans bien d’autres domaines et, notamment, dans le domaine de la santé, de la culture, dans l’information alors que l’emprise néolibérale fait reculer ce principe partout. Guidé par la recherche du « moindre coût », la logique du profit consume en gains économiques instantanés le produit d’une accumulation sociale et collective qui dure parfois depuis plusieurs siècles en privatisant tout ce qui a été capitalisé dans le domaine de la santé et des hôpitaux publics, dans celui de la culture, de l’enseignement et de la recherche, ou même du sport. Il suffit de voir le discrédit et la défiance qu’inspirent aujourd’hui une presse et des médias de plus en plus soumis à la logique du profit économique pour voir où conduit un tel processus1.
Une autonomie exigeante
La revendication d’autonomie, partagée par de nombreux champs de la société, est une revendication légitime par ce qui la fonde et par les obligations qu’elle génère : il ne s’agit pas de dire que l’engagement collectif et les ressources mobilisées pour assurer le fonctionnement de ces univers autonomes puissent l’être sans retour ni contrepartie. La pérennité de chaque champ dépend de sa capacité à montrer à la société la nécessité de son existence et de son action, à convaincre chacun de la qualité de ses réalisations. Aussi faut-il que chaque citoyen dispose des moyens de se sentir partie prenante de chacun de ces univers sociaux et qu’il en perçoive l’intérêt, même s’il n’en est pas acteur mais seulement l’usager. Chacun doit pouvoir être juge de la qualité du système de santé, de la justice, de l’information, de la recherche, de l’éducation. Le rôle de l’enseignement général, du primaire au supérieur, est essentiel à cet objectif et cela suffit à rendre légitimes les ambitions les plus grandes en matière de démocratisation scolaire et d’ouverture des universités.
Il faut continuer la lutte pour l’autonomie
Cette vision de l’autonomie de l’enseignement supérieur et de la recherche constitue la seule vision d’avenir contenant toutes les possibilités d’évolution nécessaires au maintien d’un haut niveau d’exigence dans les diverses activités que ce champ regroupe. Le programme de réformes que propose le gouvernement actuel est l’exact contrepied d’une telle ambition. Il est fondé sur une analyse profondément erronée de la situation et, qui plus est, parfaitement contreproductive, y compris relativement aux objectifs qu’elle prétend défendre. La volonté d’assujettissement de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en France qui est à la base de cette politique de pilotage par la commande publique ou privée et qui imprime son sceau sur les modes de fonctionnement comme sur la définition des objectifs, est parfaitement suicidaire : incompatible avec une logique d’invention et de créativité, elle pousse le système, aussi bien dans l’enseignement que dans la recherche, vers un travail de réplication servile. Aujourd’hui plus que jamais, l’autonomie de ce champ reste à construire ; il y a malheureusement fort à parier que cette construction sera l’objet d’un long combat.
1 Il y a des raisons profondes à la défiance du pouvoir vis-à-vis d’une réelle autonomie de l’université et de la recherche mais aussi vis-à-vis d’une justice ou de médias réellement indépendants. On trouvera dans une version plus longue de ce texte disponible sur internet un certains nombre d’explications à une telle défiance.